Voilà un mois, la plus longue campagne électorale canadienne de l’histoire contemporaine se concluait par un vote qui, contre toute attente, portait au pouvoir Justin Trudeau et le Parti libéral du Canada, avec un mandat majoritaire. 40 sièges du Québec sur 78, ont été remportés par les Libéraux fédéraux.
Comme indépendantistes, cela n’est pas sans soulever certaines questions et ce billet tentera, humblement, à défaut de donner des réponses claires, de dessiner les pourtours d’une explication. Le résultat de l’élection est-il un bon indicateur de l’appui à la souveraineté? Quel message nous livrent les électeurs en ramenant en force les Libéraux fédéraux au Québec? Que cache le plus faible pourcentage de votes jamais recueillis par le Bloc québécois? Finalement, quelles leçons tirer de cette élection pour mieux nous remettre en marche?
En faisant cet effort d’analyse, je sais que l’on touche des questions très sensibles. En effet, personne chez les indépendantistes ne doit se réjouir d’un retour en force des Libéraux après le lourd héritage qu’ils nous ont laissé en matière constitutionnelle, sans compter le référendum volé ou encore le scandale des commandites.
Le départ d’un Gilles Duceppe, chef historique du Bloc et souverainiste parmi les plus respectés et respectables, n’a rien de réjouissant non plus. Qui plus est, l’élection de 10 députés du Bloc, représentant plus de 800,000 québécois, qui se retrouvent sans moyen pour faire leur travail choque, inquiète et heurte notre sens de la démocratie, surtout que le Québec a des pratiques fort différentes quant au financement accordé aux élus des tiers partis. Les nouveaux députés du Bloc méritent notre respect et nos félicitations.
Néanmoins nous devons être rigoureux et poser le bon diagnostic sur les résultats de cette élection, qui marque un moment décisif. La qualité de nos stratégies futures dépend de la justesse de l’analyse que nous ferons et des actions posées conséquemment.
Dès lors, comment décoder le retour en force des libéraux au Québec? Il m’apparaît clairement, avec recul, que cette élection canadienne avait toutes les allures d’un référendum sur la personne de Stephen Harper et ses politiques conservatrices.
En effet, 30 % des électeurs canadiens se disaient prêt à voter stratégique. C’est d’ailleurs pourquoi les sondages ont révélé jusqu’à la toute fin une grande volatilité du vote. Même l’éditorial prévote de La Presse qui, malgré son penchant traditionnel pour les Libéraux, axe son éditorial sur la nécessité de faire un vote stratégique… bien sûr en faveur des Libéraux.
D’ailleurs, ce que savaient les électeurs à l’aube du vote, c’était que les Libéraux étaient en montée et en 1re place, suivis des conservateurs. La crainte voulant que le vote conservateur soit sous-estimé dans les sondages fut largement répercutée dans les médias. En clair, le mode d’emploi était fourni par les sondages et les faiseurs d’opinions pour celles et ceux qui souhaitaient s’assurer de défaire Stephen Harper.
Mais le vote stratégique n’explique pas tout. Justin Trudeau avait des atouts pour incarner le changement : jeunesse et changement de génération, personnalité populaire et une campagne menée de manière positive, de A à Z.
De plus, au « non à Harper », s’y est ajouté également un « non à l’austérité », qui a séduit et a fait image, y compris parmi les indépendantistes. Il faudra que les partis indépendantistes en tiennent davantage compte et qu’ils soient plus présents au niveau des enjeux de finances publiques.
Il faut aussi réaliser que le mode de scrutin canadien a son effet déformant, alors que les Libéraux fédéraux ont obtenu 54 % des sièges pour seulement 39 % des votes. Un système de proportionnelle mixte aurait plutôt donné un gouvernement Libéral minoritaire.
Mais, malgré un appui un peu plus faible au Québec que dans le reste du Canada, les Libéraux sont premiers au Québec, y compris chez les francophones.
Il s’agit d’un revirement spectaculaire.
Qu’est-ce qui explique la chute des appuis du Bloc québécois?
D’abord, ce n’est pas un accident de parcours, mais plutôt une tendance lourde. Il y a un recul constant du Bloc et des autres partis indépendantistes du Québec. Il n’y a pas de corrélation entre l’appui à ces partis et celui de la souveraineté.
Depuis 20 ans, l’appui aux partis indépendantistes fluctue en fonction de la présence d’enjeux liés à la question nationale. Les belles années du Bloc coïncident avec les demandes de référendum (1993) et le scandale des commandites (2006). Additionnés les uns aux autres, les appuis des partis souverainistes québécois n’ont jamais égalé les 44 % de votes de l’élection québécoise de 1994, où l’engagement à tenir un référendum occupait une place centrale.
Pour comprendre ce qui s’est passé à la dernière élection fédérale, il ne faut pas confondre la capacité des partis de faire le plein des votes souverainistes et l’appui à la souveraineté. On peut comprendre la réaction des fédéralistes à ce sujet. Quant aux indépendantistes, ils voteront pour des partis souverainistes quand on leur proposera une démarche claire vers l’indépendance. Ce qui est plus questionnant par ailleurs, c’est l’intolérance de certains indépendantistes à l’égard d’autres indépendantistes. Ils doivent se ressaisir. Nous devons travailler à une meilleure convergence entre nous. L’heure est à l’addition des appuis pas à la soustraction!
En 2015, le Bloc recueille un peu moins de 20 % des votes, alors que quelque 40 % des Québécois se disent souverainistes. D’ailleurs, l’appui à la souveraineté est beaucoup plus stable dans le temps que celui qui est accordé aux partis souverainistes.
Il importe de ne pas confondre ces objets.
Le Bloc semble avoir été victime du grand flou qui entoure encore ce que l’on a commencé à définir comme étant un nouveau cycle sur la question de l’indépendance. Il a réussi à plus que doubler son nombre de sièges (10), sans atteindre pour autant le seuil qui lui aurait permis d’être un parti reconnu qui aurait bénéficié d’appuis financiers et logistiques substantiels.
De plus, il n’a pas remporté son pari de faire le plein des votes indépendantistes.
Un tel exploit aurait été à contre-courant par rapport aux tendances observées depuis 20 ans, tant à Québec qu’à Ottawa. Difficile de faire appel à la cohérence des indépendantistes quand l’offre politique des partis indépendantistes ne va pas dans cette direction.
Le Bloc assure néanmoins sa survie jusqu’à la prochaine élection. Tout pourrait changer à la prochaine élection si, en 2018, l’indépendance revenait à l’ordre du jour au Québec. Néanmoins une sérieuse réflexion s’imposera sur la pérennité du Bloc, si le scénario devait être différent. Manifestement, il n’y a plus de consensus chez les indépendantistes sur cette question.
Les leçons à tirer?
Tout d’abord, les résultats des élections de 2015 ne témoignent pas d’une chute dans l’appui à l’indépendance.
Ensuite, il faut réaliser que l’appel à faire le plein des votes indépendantistes s’avère inefficace s’il ne s’accompagne pas d’une offre politique conséquente de la part des partis indépendantistes.
Cet appel a par ailleurs mis à rude épreuve la capacité de tous les indépendantistes de travailler ensemble, par delà leurs différences d’opinion sur des questions d’ordre stratégiques. Pourtant, il nous faudra apprendre à composer avec les différences, si nous souhaitons aller chercher les appuis nécessaires pour faire l’indépendance.
De plus, les partis politiques indépendantistes ont aussi des leçons à tirer de cette élection. La meilleure protection à se donner pour se prémunir contre les effets négatifs d’un référendum perdant ne passe pas par la mise au banc de toute consultation, mais par la qualité et la priorité accordée au plan de match que l’on se donne pour convaincre une majorité. Notre principal défi c’est de nous remettre en marche dès maintenant.
Enfin, l’ouverture d’un nouveau cycle sur la question de l’indépendance passe par une stratégie renouvelée et par de nouvelles idées.
Parmi ces idées-clés, il y a :
Le rôle joué par la société civile. Celle-ci permet de rejoindre des personnes et des groupes que les partis politiques n’arrivent pas à percer.
En outre, cette approche change la nature du projet en plaçant le citoyen au cœur de la démarche (la souveraineté populaire au lieu de la seule souveraineté de l’État).
Elle suppose que les partis politiques ne se conçoivent plus comme les seuls dépositaires du projet et qu’ils aillent même au-delà, en respectant pleinement l’autonomie de la société civile dans sa démarche vers l’indépendance.
Il faudra renouveler le discours et les approches pour prendre en compte de nouveaux enjeux (environnement) et de nouvelles sensibilités (place des jeunes, diversité ethnoculturelle, promotion et protection de la langue).
Il faudra développer une plus grande convergence entre les indépendantistes et entre les partis politiques indépendantistes :
- capacité de développer une feuille de route commune pour aller vers l’indépendance;
- dans une conjoncture où s’annoncerait une consultation sur l’indépendance, trouver des solutions originales pour favoriser l’élection du plus grand nombre d’indé
- Cette recherche doit le plus possible respecter l’existence de plusieurs partis indépendantistes et n’être initiée qu’au moment opportun.
Aussi, sortir du cercle souvent trop fermé des seuls indépendantistes : faire une campagne de recrutement, des débats, un développement d’argumentaires, de nombreuses activités de mobilisation.
Finalement, intensifier notre présence dans les réseaux sociaux pour davantage se rapprocher des jeunes clientèles et mieux les intégrer dans des postes de responsabilité dans le mouvement.
Tenir compte de la nouvelle conjoncture politique
Il faut s’attendre à une longue lune de miel pour Justin Trudeau, tellement son arrivée marque un contraste important avec la décennie Harper. À l’instar du reste des Québécois, les indépendantistes ne seront pas non plus insensibles à ce changement d’air.
Le contraste au plan de l’austérité entre Québec et Ottawa va favoriser le nation building en faveur du Canada. Les partis indépendantistes devront en tenir compte dans leurs critiques et leurs programmes.
Il faudra éviter de se placer à la merci du fédéral en misant tout sur le retour de fortes tensions entre le Québec et le Canada. La nouvelle génération qui vient de prendre le pouvoir à Ottawa n’a pas vécu les grands affrontements Québec/Canada. L’affrontement a depuis fait place à l’indifférence sur la question nationale. Justin Trudeau pourrait très bien maintenir cette ligne qui sert très bien les fédéralistes et les tenants du statu quo.
L’attrait pour un discours et pour des approches plus positives gagne aussi du terrain au Québec et devront être prises en compte dans nos communications et dans le renouvellement de nos argumentaires, de façon à ce que nous soyons davantage dans l’air du temps et surtout moins dépendants d’une crise Québec/Canada.
Finalement, bien que je ne minimise pas l’ampleur du travail à faire, je crois qu’il faille tout de même relativiser les effets de la dernière élection sur l’avenir du mouvement indépendantiste, tout en ayant la sagesse de tirer les leçons qui s’imposent et de bien prendre le pouls de la nouvelle conjoncture pour agir de manière plus percutante et pertinente. C’est ce à quoi les OUI Québec s’affaireront dans la prochaine année.

